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Ruth Cohn : quand le trauma d'enfance s'invite dans l'intimité du couple

En ayant été diagnostiquée avec un TDAH à l'âge adulte, j'ai enfin pu donner du sens à certains de mes comportements et fonctionnements qui m'avaient longtemps déconcertée. L'un d'entre eux, c'est le hyperfocus — cette capacité à être littéralement absorbée par quelque chose au point que le reste du monde disparaît.

Ces dernières semaines, c'est Ruth Cohn qui a capturé toute mon attention.

Thérapeute de couple et sexologue américaine, elle a écrit un livre qui m'a traversée : Coming Home to Passion. Et comme souvent avec le hyperfocus, ce n'est pas resté à un seul livre — j'ai enchaîné avec ses formations, ses interviews, ses articles. Je me suis laissé embarquer.

Les lunettes de lecture de Ruth Cohn ont ouvert tellement de chemins dans ma propre façon d'accompagner mes patients en sexothérapie. La gratitude que je lui porte — pour avoir rassemblé toutes ces réflexions et les partager si généreusement — m'a poussée à ancrer cet article sur mon site.


Ruth Cohn s'appuie sur des bases théoriques solides — la théorie de l'attachement de Bowlby, la thérapie Imago de Harville Hendrix, les neurosciences du trauma — mais elle les rend vivantes grâce à des histoires de couples, y compris les siennes, racontées avec une honnêteté désarmante. Elle a aussi traversé les tempêtes relationnelles dont elle écrit.


Ce que j'ai particulièrement apprécié dans son travail, c'est son attention portée à la négligence — ce qu'on appelle le trauma du "rien qui s'est passé".

Parce que justement : le rien n'est pas rien.

C'est peut-être la phrase de Ruth Cohn qui m'a le plus arrêtée. Cette forme de blessure, moins visible que l'abus explicite, est souvent la plus difficile à reconnaître — par la personne qui l'a vécue, et par son entourage. On ne peut pas pointer quelque chose de précis. Il n'y a pas eu de violence, pas d'événement marquant. Il y a eu... l'absence. Le silence. Le manque de ce qui aurait dû être là.

Et ce manque-là laisse des traces profondes.


Des concepts qui résonnent avec ma pratique:

Plusieurs concepts dans ses livres font écho à ce que j'observe quotidiennement en consultation :

Styles d'attachement

Comment nos premières expériences de lien forment le modèle de toutes nos relations futures — y compris sexuelles.

Les cycles d'escalade

Ces boucles de déclenchement mutuel où chaque réaction alimente la suivante, sans que personne ne comprend vraiment pourquoi.

La réparation relationnelle

L'art de revenir l'un vers l'autre après une rupture — une compétence que la plupart des survivants de trauma n'ont jamais apprise.

La sexualité traumatisée

Comment le corps et l'histoire s'invitent dans le lit conjugal : évitement, flashbacks, douleur, compulsion, dissociation.


Petite parenthèse théorique. Les traumas avec grand T et petit t:

La distinction entre traumatismes avec grand T et "petit t", vient du psychothérapeute américain Francine Shapiro, la fondatrice de la thérapie EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), dans les années 1980-90.

Elle a introduit cette distinction pour reconnaître que tous les événements difficiles n'ont pas le même calibre, mais qu'ils peuvent tous laisser des traces :

Trauma avec grand T — les événements "classiquement" reconnus comme traumatiques : abus sexuel, violence physique, guerre, accident grave, catastrophe naturelle, viol. Des événements qui menacent la survie ou l'intégrité physique.

Trauma avec petit t — les expériences moins spectaculaires mais tout aussi marquantes : humiliation répétée, rejet, négligence émotionnelle, honte, trahison, sentiment chronique de ne pas être vu ou aimé. Ce sont des blessures relationnelles, souvent accumulées dans le temps.


Pourquoi ça me fascine autant :

Si cette thématique me fascine autant, c'est précisément parce qu'elle touche à quelque chose que l'on ne voit pas.

Dans le cas des traumatismes avec grand T, il y a généralement quelque chose à pointer. Un souvenir, même fragmenté. Une image, une sensation, une date. Quelque chose s'est passé, et quelque part, le corps le sait.

Mais dans le trauma de la négligence, il n'y a rien à montrer. Pas d'événement. Pas de scène. Juste une absence répétée, un besoin qui n'a jamais été accueilli, une présence qui n'est jamais vraiment arrivée. Et parce qu'il n'y a "rien qui s'est passé", ce trauma échappe souvent à la conscience — il n'est pas stocké dans la mémoire narrative comme un souvenir, mais dans le corps, dans les réflexes relationnels, dans cette voix intérieure qui dit "je ne compte pas vraiment" sans savoir d'où elle vient.

C'est invisible. Et c'est précisément pour ça qu'il est si difficile à soigner.


Pourquoi ce livre m'importe en tant que thérapeute:

Dans mon travail avec les couples, je rencontre souvent cette asymétrie : une personne qui porte un trauma identifié, et l'autre qui ne comprend pas, qui se sent rejetée, qui interprète l'évitement sexuel comme un manque d'amour ou d'attraction. Le livre de Cohn aide à recentrer la question : il ne s'agit pas d'un manque d'amour, mais d'un système nerveux qui protège, d'une histoire qui déborde dans le présent.

Ce que j'aime dans son approche, c'est aussi qu'elle ne réduit pas la sexualité à un problème technique à résoudre. Elle la traite comme un espace de rencontre profonde — et donc comme un révélateur de tout ce qui, dans la relation, demande encore à être soigné. La sexualité n'est pas le problème ; elle est souvent l'endroit où le problème devient visible.

Enfin, son optimisme. Ruth Cohn croit — et elle le démontre — que la guérison est possible, même après des années de souffrance relationnelle et sexuelle. Cette conviction, je la partage. C'est ce qui me fait continuer à travailler avec les couples, même dans les situations les plus complexes.


Je vais être honnête — ces lectures ne m'ont pas seulement ouvert des chemins professionnels. Elles m'ont aussi amenée à rencontrer ma propre partie négligée. Celle que je ne voulais pas voir. Celle sur laquelle je n'avais pas de prise, justement parce qu'il n'y avait rien à pointer.

J'ai grandi en Moldavie, dans l'après Union Soviétique. Tout un pays en état de survie. La pauvreté n'était pas une exception — c'était le contexte de tout le monde, de partout, c'était une constance. Et quand "rien n'est arrivé" à tout un pays, comment dire que quelque chose de précis m'a manqué, à moi ? Comment revendiquer une blessure personnelle quand la blessure est collective ?

C'est exactement ça, la perfidie de la négligence. Elle se noie dans le contexte. Elle se justifie. Elle se relativise. Et on continue d'avancer, sans jamais vraiment nommer ce qui n'a pas été là.

Pour aller plus loin:

Si je vous ai rendu curieuse de travail Ruth Cohn, voici quelques ressources pour approfondir :

Ses livres

Son site

Ses formations en français via Quantum Way

Une vidéo pour commencer




 
 
 

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